L’idée de réaliser ce projet m’est venue lors de la rétrospective du travail de Bernd et Hilla Becher au centre Pompidou en 2004-2005. La ressemblance, formelle, entre les châteaux d’eau, en particulier, et les miradors israéliens qui envahissent le territoire palestinien m’a frappée. C’est pourquoi j’ai décidé de répertorier ces architectures de guerre “à la manière” des Becher. Comme le couple d’artistes allemands qui, dès la fin des années 1950, a essayé de documenter le patrimoine post-industriel en Europe, j’ai tenté d’établir une typologie des miradors en Cisjordanie. J’ai voulu créer l’illusion, une sorte de “Cheval de Troie”, que le spectateur qui se trouve face à ces photos pense en connaître le sujet et les auteurs. Mais, en regardant de plus près, on s’aperçoit vite qu’il ne s’agit pas là de la technique poussée des photographes allemands ni bien sûr de châteaux d’eau. Les conditions particulièrement périlleuses des prises de vue en question, effectuées par un photographe palestinien délégué (né à Gaza, je ne suis pas autorisé à me rendre en Cisjordanie), lui-même non accrédité pour accomplir cette mission “hors piste”, sont visibles : flous, bougés, cadrages maladroits, lumière imparfaite… Pas moyen, sur ce terrain, d’installer le lourd matériel des Becher, de patienter plusieurs jours avant de trouver la lumière idéale, de prendre le temps de la pose. Pas d’esthétisation possible. Pas moyen d’envisager ces constructions militaires fonctionnelles comme des sculptures, encore moins comme un patrimoine.h

Taysir Batniji, texte co-écrit avec Sophie Jaulmes